Calli talk:Kwånĩ

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Observations

la description de la cité est intéressante. Peut-être aurais-je inséré quelques remarques intérieures de l'héroine traduisant son émotion pour rendre encore plus vivante l'histoire? En tout cas bravo! le récit est pertinent

Ancienne version

Kwånĩ

Les rayons du soleil peinent à traverser la ouate blanchâtre des nuages mais ils suffisent à émailler d’étoiles vacillantes la masse d’eaux sombres en contrebas de la cité. Quelques bateaux fendent ce miroir quasiment sans remous. Une cascade de toits arrondis et de terrasses plonge sous mes pieds jusqu’à la côte. L’entrelac de passerelles, ruelles et passages se devine à peine vu d’ici. Tout en bas, les quelques bâtiments officiels plus imposants s’érigent en gardien de la ville. Au nord, sur les versants plus doux, s’étalent les vergers dont de pâles fleurs hérissent les branches sombres et tortueuses. Au sud, la blancheur de la chute d’Idun semble découper d’un trait net la majestueuse falaise noire. Face à moi, à l’ouest, l’étroite et profonde ancienne vallée glacière se pare peu à peu de lumière. Les neiges résiduelles se révèlent sur les hauteurs. L’aube, déjà si précoce en ce mois d’avril, trouve les montagnes environnantes encore ensommeillées pour quelques heures.

Le silence règne en maître et se laisse savourer par les très rares admiratrices de ce réveil des couleurs. Les occupantes des domus voisins semblent encore dans les bras de Morphée. Mes jambes m’ont propulsée hors de mon lit douillet depuis plus d’une heure. Me lever avant la fin de la nuit me donne un sentiment de plénitude, plein de promesses pour la journée à venir. Il me semble alors que s’offre à moi une éternité virginale n’attendant que mes idées d’occupations aussi passionnantes les unes que les autres pour la combler.

Un sifflement à peine perceptible parvient jusqu’à mes tympans avant que l’ombre de la mouette ne sectionne le temps d’une fraction de seconde le flot ininterrompu des photons en provenance de l’astre glissant peu à peu dans mon dos à l’est, au-dessus des sommets envahissant mon horizon sur trois cent quarante degrés. Le chuintement s’estompe pour laisser place à un cri dont l’écho persiste quelques instants.

Assise là, sur le bord de la terrasse de mon domus, un des plus hauts de Kwånĩ, je laisse mes pensées déambuler dans mes souvenirs.

Je suis née en cette fameuse nuit du 25 janvier 2026. Ma mère avait prévu de lire à la nuit de la lecture un des textes qu’elle avait écrits. Lorsqu’elle a perdu les eaux à 23h23, elle a dû renoncer avant que son tour n’arrive. Une des auditrices l’a accompagnée en urgence à la clinique. Il était temps. A peine prise en charge par le maïeuticien, les plus violentes des contractions ont tendu son ventre. Je suis apparue à 00h26 sous le prénom d’Aïla.

Deux heures plus tard, ma mère se décidait à me lire le texte qu’elle avait prévu de partager avec les enfants et adultes réunis autour d’elle pour cette belle nuit.

Mahia (c’est le prénom de ma mère) avait décidé de m’élever seule. « J’ai vécu une très belle mais courte histoire d’amour avec ton père » me répétait-elle régulièrement. Après un doctorat en mathématiques obtenu à l’université de Toulouse, elle avait décroché un post-doc de deux années à NTNU, l’université de Trondheim pour approfondir un des points de sa thèse. C’est là qu’elle a rencontré mon père, Pedro, jeune irlandais d’origine brésilienne de vingt-quatre ans bénéficiant du programme Erasmus et qui ambitionnait de devenir reporter. Il était plus ou moins convenu que leur histoire était à fin programmée. Ils devaient quitter la Norvège à peu près en même temps, et ces départs sonneraient la fin de leur idylle. C’est d’ailleurs ce qu’il s’était passé, sauf qu’ils n’avaient pas prévu que ma mère découvrirait sa grossesse quelques semaines après son retour en France. Mon père, gentleman, est revenu quelques temps, mais une vie de « famille », nécessairement relativement monotone lui pesait. Il dépérissait à vue d’œil. D’un commun accord, ils décidèrent que Pedro repartirait sur les fronts de l’actualité. Ils se sont séparés et lui a écumé tous les pays du monde pendant plusieurs années, revenant me voir entre deux escapades. Jusqu’au jour où il s’est rendu en Ukraine. Le pays était enlisé dans une guerre contre la Russie depuis sept longues années. Il a malheureusement fait partie des victimes collatérales de ce conflit. J’étais très jeune et je connaissais finalement peu mon père. Mahia m’a élevée seule, entre ses cours à l’université et ses congrès.


A l’époque, on parlait déjà de dérèglement climatique depuis longtemps et de guerres redevenues d’actualité depuis quelques années. L’urgence des conflits obligeait les états à investir beaucoup trop d’argent dans la surenchère à l’armement et à remettre à plus tard ce qui devenait pourtant aussi une urgence, à savoir la tentative de réduire les causes et les effets de l’accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère de notre planète. C’était un véritable ouroboros. L’inaction climatique a fini par engendrer plus rapidement que prévu des migrations de populations victimes des excès du climat vers des contrées relativement préservées des catastrophes. L’accélération des changements a mis à mal la capacité de résilience de la nature et des hommes. Des pays entiers ont été déstabilisés, dépeuplés ou surpeuplés, ce qui a engendré plus rapidement qu’on ne l’avait pensé des conflits, des révoltes. Beaucoup ont été victimes de famines. Pour couronner le tout, les nations, au lieu de s’unir pour faire face à la vague de problèmes qui arrivait, se sont disputé les ressources (terres agricoles, eau, minerais…). D’où de nouvelles courses aux armements. La boucle était bouclée, le serpent se mordait la queue. La Corée du Nord, aidée de la Chine, après une ultime provocation américaine, a lancé la « guerre des satellites ». C’était moins « risqué » qu’une guerre frontale mais les effets ont été tout aussi destructeurs. Tous les réseaux d’observation, de communication ont été amputés de leur part d’espace. Ce qui, à l’aube du XXI-ième siècle revenait à les réduire à peau de chagrin. En moins de deux ans, une carapace de poussière de satellites entourait la terre. Pas un seul n’a survécu. Indirectement, cette guerre-là a été dévastatrice, à retardement. Le manque d’informations météorologiques a empêché la prédiction des catastrophes climatiques. On avait perdu tous nos moyens d’observation de l’évolution de la déforestation, des zones désertiques… A plus long terme, ça a provoqué d’autres catastrophes. Les militaires aussi avaient perdu une source primordiale d’informations, et on a été surpris du déclenchement de certains conflits. Certains pays ont envahi leurs voisins sans que la communauté internationale ne réagisse pendant plusieurs semaines. Devant l’ampleur des problèmes, les politiques (dans les régimes totalitaires, comme dans les démocraties) ont été débordés et ne maitrisaient plus grand chose. La plupart des écoles, des hôpitaux, des administrations avaient fermés. La vie était soumise à la loi de la jungle.


En 2030, ma mère avait réussi à acheter un petit deux-pièces dans le XV-ième arrondissement, rue de la Croix-Nivert. Le dôme des Invalides apparaissait au loin sur la gauche de notre petit balcon. Depuis, la banque où elle avait contracté le crédit avait fait faillite mais personne ne nous réclamait plus rien et personne ne nous avait délogées non plus. Paris était surpeuplé, souvent plusieurs familles s’entassaient dans le même appartement. L’été, la ville devenait un four irrespirable. Le métier de ma mère lui permettait de s’éloigner de la capitale à cette période. Nous prenions l’un des rares trains qui circulaient encore. On devait se contenter d’un siège pour deux, quand nous n’étions pas entassées dans les allées. Mes grands-parents venaient nous chercher à la gare avec leur vieille voiture électrique. Ils étaient pour ainsi dire les seuls privilégiés à disposer encore d’un véhicule. Heureusement ils avaient fait installer au moment de ma naissance des panneaux solaires qui avaient pour l’instant résisté aux tempêtes et fournissaient en journée à peu près assez d’électricité pour leurs besoins personnels, du moins les jours suffisamment ensoleillés. Et nous passions l’été, enfin ce qu’on appelait encore l’été, entre Paimpol et l’île de Bréhat, dans une petite dépendance de la maison de mes grands-parents en pierre et toit d’ardoise comme il se doit, toit qui avait été peint en blanc pour supporter les grosses chaleurs. Pendant ces périodes, les gens fuyaient les villes, et ceux qui n’avaient pas notre chance plantaient des tentes ou fabriquaient des cabanes en forêt, détruisant parfois les arbres pour s’abriter des fortes pluies, et mettant trop souvent le feu à ces havres de verdure qui avaient déjà du mal à s’adapter au climat chaotique. Parfois, pendant de longues semaines, même la Manche était chaude et on ne s’y rendait que le matin, avant la foule. C’était le seul endroit où l’on pouvait se baigner. Il y a belle lurette que toutes les piscines d’Europe n’était remplie qu’exceptionnellement, par l’eau des déluges.

Parfois, il arrivait que le froid polaire se déverse sur le nord de la France, paralysant les alimentations énergétiques, nous n’avions alors plus aucun moyen de nous chauffer. La quête d’un peu de chaleur nous jetait alors dans les vieux bus qui irriguaient le sud et nous étions hébergés dans le petit appartement toulousain de Chloé, la sœur de maman. Son logement était au quatrième étage d’une vielle demeure de brique rose et du balcon qui courait sur la façade, on apercevait le pont Saint-Pierre entre les branches des platanes morts de sécheresse. Généralement, même s’il neigeait jusque dans le sud, ça durait moins longtemps, et les variations de températures faisaient tout fondre en quelques heures. Le froid n’avait pas le temps de pénétrer les murs épais, et à quatre ou cinq dans une seule chambre, même sans chauffage on n’était pas frigorifiés. Ces épisodes étaient rares, mais spectaculaires et difficiles à vivre car aucune infrastructure n’était prévue pour ces grands froids. Mon enfance a été ainsi rythmée par nos errances corrélées aux caprices de la météo.

Mes grands-parents avaient un voisin marin qui acceptait parfois de nous emmener sur son bateau. Paraît qu’il avait même fait le tour du monde sur son voilier avant ma naissance. Un été où la foule en bretagne était devenue insupportable, il nous a proposé de nous emmener en Irlande. Mahia a pensé que ce serait une super idée et que je pourrai revoir les parents de Pedro, mes autres grands-parents. Ils ne m’avaient pas vue depuis le décès de leur fils. J’avais trouvé Dublin plus vivable question température, mais plus sale et désorganisée encore que Paris. On m’avait dit que c’était une ville pluvieuse où la température dépassait rarement les 20°C. Or, il y faisait moins chaud qu’en France mais le thermomètre sur la place du Parlement, devant l’entrée du Trinity College affichait tout de même 38°C le jour de notre arrivée. Ce jour-là m’a marquée puisque c’est le jour où l’Union Européenne a été dissoute. L’ombre de cette dissolution planait depuis plusieurs années, elle a été votée le 25 juillet 2037, quatre-vingt ans et quatre mois après la signature du traité de Rome. Lors de notre départ, les douaniers du port ont failli nous refuser l’autorisation de repartir. Je ne comprenais pas grand-chose aux échanges en anglais, accent irlandais, mais j’ai vu ma mère, d’habitude si sûre d’elle, pâlir. Au bout de quelques heures, une contre-directive nous a permis de repartir sur la mer d’Irlande. Ce jour-là, Vincent -c’était son nom- m’a appris les rudiments de la navigation sur un voilier. Jusqu’au pillage de son bateau par une horde de jeunes qui coula le bien au fond du port de Paimpol quelques saisons plus tard, il passa de longs moments à parfaire mon apprentissage, sous les yeux admiratifs de ma mère.

Adolescente, ce monde en déliquescence m’apparaissait comme normal. Je m’y sentais mal, mais sans doute pas plus que ma mère au même âge dans les années 2010. Lorsque Mahia s’en est rendue compte, entre deux échanges mère-fille houleux inhérents à cette période de la vie, elle a décidé de me faire découvrir le monde d’avant, celui de son enfance et de sa prime jeunesse. Elle a utilisé les outils dont elle disposait encore. C’est donc à la fois au travers des reportages de mon père (que ma mère avait précieusement conservés) et les récits et photos de ma mère que j’ai pris conscience du monde qui était encore le mien dans mes plus jeunes années. Cet environnement, loin d’être idyllique, avait malgré tout davantage de pays en paix que de conflits. La famine était suffisamment rare pour être évoquée dans certains médias. S’il y avait de la pauvreté, inégale selon les continents, et même les pays, de nombreux êtres humains avaient une vie confortable, ayant accès sans problèmes à leurs besoins vitaux. Les plus riches voyageaient, on pouvait découvrir le monde entier. Tous les moyens de locomotion leur étaient accessibles, même les avions qui maintenant n’existaient quasiment plus car trop dangereux, régulièrement ciblés par des tirs de factions rebelles. Leurs fantômes hantant les anciens aéroports où l’herbe poussait au milieu du bitume après les pluies étaient réaménagés par des familles en quête d’un abri.

J’ai appris les piscines remplies d’eau, les patinoires et stations d’hiver, les forêts si denses et vertes même en été. Les routes remplies de voitures et les bouchons des départs en vacances ou des périphériques, l’électricité abondante, les smartphones sans restriction, l’accès inconditionnel à la toile diverse et variée, les cascades en plein été, les glaciers, les concerts monumentaux, les théâtres et le cinéma, les rayons complets des supermarchés et les étals des marchés multicolores, les avions remplis de touristes. Ma ville, mon pays et ma planète d’un autre temps… celui d’une presque insouciance. Jusqu’à mes 18 ans, je me suis évadée dans ce monde d’avant, qui était pour moi comme un refuge inaccessible. Je l’idéalisais, le rêvais et m’y promenais tous les jours.

Je m’y suis enfermée lorsque nous avons dû quitter Paris. La ville lumière était devenue de plus en plus dangereuse. Nos voisins aveint été mis dehors par une bande qui cherchait à se loger et qui a squatté leur appartement, plus grand que le nôtre. Le restaurateur en face de notre immeuble, le dernier du quartier, a mis la clé sous la porte suite à l’incendie de son local. La plupart des magasins, nombreux autrefois dans ce quartier vivant, avaient fermé un à un. Il fallait marcher deux kilomètres pour trouver un commerce qui vendait de la nourriture, et on y passait la demi-journée à faire la queue. La Seine oscillait entre sorties de lit et périodes où ne subsistaient de quelques filets d’eau entre les berges. Et comble de tout, l’université de ma mère a fermé. On est donc parties en Bretagne avant l’été avec tous les bagages qu’on a pu emporter, sans espoir de retour à l’automne cette fois.

Je refusais de sortir, prisonnière de mon monde autour duquel j’avais érigé un rempart. Je ne voulais plus mettre un pied hors de la dépendance de vingt mètres carrés dans laquelle je vivais recluse avec ma mère. Je peinais même à supporter une fenêtre ouverte. Mahia était désemparée et elle culpabilisait, n’était-ce pas elle qui m’avait projetée dans l’ancien monde ? Elle jardinait avec peine mais application pour nous procurer quelques légumes frais et avait trouvé une famille qui disposait encore d’assez d’argent pour la rémunérer contre des cours de mathématiques et de piano à leurs deux enfants. Elle essayait aussi de poursuivre mon instruction, au moins en sciences, et me rapportait régulièrement des livres de la bibliothèque de mes grands-parents. J’arrivais à m’y contraindre et y prenais même un certain plaisir. Un jour, Vincent est venu vivre avec nous. La maison qu’il venait d’acquérir après avoir vendu l’autre pour une bouché de pain, était face à la mer, sur l’île de Bréhat. Il en avait toujours rêvé. Mais la tempête Arthur en mars 2045 avait eu raison de la petite maison de pierre. Deux pins du jardin avaient été déracinés et s’étaient abattus sur le toit, réduisant le mur de façade à un tas de jolies petites pierres et laissant béant le reste de l’habitation. Il n’avait plus rien. Mahia l’invita.

Au bout de quelques jours, il tournait en rond entre nos quatre murs, et me proposa un défi : « Que dirais-tu de m’aider à construire un nouveau bateau ? Seul je n’y arriverai pas. ». Je ne répondis pas. Il commença en solitaire, et pour gagner du temps, récupéra dieu sait où une vieille coque à retaper. Il la déposa au milieu du jardin, en face de la principale fenêtre. Jour après jour, je voyais le bateau prendre forme. Un matin, il s’adressa à nouveau à moi : « Et si nous faisions une surprise à ta mère ? Pour son anniversaire, on termine le bateau et on part autour du monde. Mais ça doit rester une surprise. Pour l’instant, elle croit que je retape ce bateau pour le vendre. Qu’en dis-tu ? ». Je ne répondis pas. Néanmoins, le lendemain je quittais mon pyjama pour un pantalon et un vieux sweat et j’ouvrais la porte de la dépendance.

L’hiver cette année-là vit arriver un virus mutant de la grippe. C’était une hécatombe, surtout dans les grandes villes, chez les personnes âgées ou déjà fragiles. Les laboratoires ne disposaient plus de chercheurs capables d’adapter les vaccins et de toute façon, on n’en trouvait presque pas, sauf au marché noir à des prix prohibitifs. Mes grands-parents ont succombé à deux jours d’intervalle fin janvier. Ma mère était assommée. De mon côté, je m’activais démesurément sur le futur bateau pour éviter de penser. La surprise du tour du monde redéposa un fragile sourire sur les lèvres de Mahia quelques semaines plus tard. L’effervescence des préparatifs nous redonna de l’entrain. Nous discutions beaucoup du circuit à emprunter. L’absence de satellites nous privait d’informations météorologiques fiables et régulières et nous incitait à éviter les détroits et zones dangereuses que Vincent connaissait bien. L’instabilité des régimes de certains pays, voire les conflits locaux ou régionaux nous dissuadaient d’explorer certaines régions du globe.

Je venais d’avoir vingt ans, « le plus bel âge » disait ma mère. Cela ne me semblait de bon augure pour la suite de ma vie. Nous avions opté pour une traversée de l’Atlantique au printemps. Le Canada, destination rêvée de ma mère, se révéla à nous jusqu’au milieu de l’été. Vincent et moi alternant à la barre, nous avons longé la côte nord-américaine en évitant le triangle des Bermudes pour ses vagues scélérates, tout autant que les Etats-Unis dont la politique erratique depuis les années « Trump » avait plongé le pays autrefois le plus influent du monde dans un marasme isolationniste et une insécurité sans cesse grandissante. Au milieu des pays d’Amérique latine, la traversée du « Pot-au-Noir » nous retarda par ses longues journées sans un souffle d’air pour gonfler les voiles. L’arrivée de l’été austral et de ses canicules nous chassa plus loin vers le sud. Après le difficile passage du Cap Horn nous avons filé vers la Polynésie où nous avons profité du calme et des paysages de rêve malgré la montée des eaux qui rognait les côtes. Certains villages étaient engloutis dans les lacs. Heureusement, les habitants soignaient comme ils pouvaient les coraux qui aidaient à protéger le littoral des assauts du Pacifique. Vincent était tenté par la Nouvelle-Zélande, nous y avons passé un mois. L’Australie en conflit depuis sept ou huit ans avec la plupart des nations insulaires plus au nord était à éviter. Nous avons fait une halte en Nouvelle-Calédonie avant de remonter vers la mer du Japon. Le pays, en forte baisse démographique était en déclin, et ne nous laissa pas forte impression. En évitant la zone de guerre de la mer de Chine, nous avons rejoint le Cambodge puis la Malaisie et Singapour. La zone des côtes indiennes n’était pas sûre, nous avons navigué jusqu’au fantômes des Maldives abandonnées de leurs derniers habitants depuis près de dix ans. Madagascar était un des rares pays du Pacifique stables et qui mis en œuvre des solutions efficaces jusqu’à maintenant faces aux menaces du changement climatique. Evitant la tumultueuse Afrique du Sud, nous avons fait une halte dans la désertique Namibie avant de longer la côte Africaine jusqu’aux îles Canaries, refuge de nombreux migrants des pays plus ou moins voisins souhaitant rejoindre l’Espagne ou d’autres pays d’Europe. Les conflits méditerranéens ayant rendu cette mer encore plus dangereuse à traverser pour eux qu’autrefois. Nous avons, nous aussi éviter cette mer dont l’histoire pourtant nous attirait. Nous voulions visiter la péninsule ibérique, mais trois feux géants dont les fumées étaient largement visibles depuis l’océan, du côté de Lisbonne, et en Espagne nous en dissuadèrent. Nous rentrâmes. Ma mère et Vincent remirent la maison en ordre. Une tempête avait abîmé la toiture et les locataires qui l’avaient occupée en notre absence n’avaient pas cru bon de la remettre en état. Des coulures avaient fait gonfler les murs et moisir les peintures. Je les aidais un peu mais le bricolage n’était pas mon fort, contrairement à Mahia qui y excellait encore plus que son compagnon, et ce n’était pas peu dire. J’avais trouvé un petit boulot de serveur dans un restaurant du port de Paimpol. Et je consacrais mon temps libre à préparer notre future escapade maritime. Nous la souhaitions plus courte et reposante. Nous avions choisi l’Europe du Nord, en commençant par les îles Britaniques.

Nous sommes repartis six mois plus tard. Mais à Edimbourg, ma mère se sentit mal et après quelques jours et la visite chez un médecin que Vincent a mis un temps fou à dégoter, notre projet s’est trouvé bouleversé. Mahia, un peu plus en forme, m’a proposé d’arpenter seule avec moi le vieux centre-ville. Après une visite du château qui tombait en ruines, faute de crédits pour la restauration, nous avons déambulé, alternant pavés et jardins peu entretenus. En fin d’après-midi, la pluie qui nous avait épargnées jusqu’ici se mit à tomber, drue et glaciale. Les couleurs gaies des façades défraichies de Victoria Street nous attirèrent à travers les « cats and dogs » d’eau qui tombaient du ciel. Nous nous posâmes dans un pub en peu vieillot mais chaleureux. Mahia semblait préoccupée. Ses iris ne m’avaient jamais paru aussi bleus. D’ailleurs jusqu’à aujourd’hui, je réalisais que je n’avais jamais fait réellement attention à la couleur des yeux de ma mère. Ils étaient d’un bleu sombre, profond, que je n’avais jamais vu ailleurs que chez elle. Elle semblait hésiter, pensive. Elle se lança :

« Aïla, je suis ravie de cette journée en tête à tête. Nous devrions penser à renouveler cela plus régulièrement. Qu’en penses-tu ? »

J’approuvais d’un signe de tête, attendant la suite.

« Je sais que tu apprécies Vincent, mais je réalise que ces moments à deux me manquaient. »

Elle posa sa main sur mon avant-bras.

« Maman, c’est vrai, nous avons eu tellement d’années à deux. Il y aura d’autres moments. Mais est-ce vraiment ce dont tu voulais me parler ? »

« Oui bien sûr, et c’est important, notre entente est la chose la plus précieuse à mes yeux. Mais tu as raison, je dois te dire autre chose, et je suis embêtée parce que tu as mis tellement d’énergie à préparer ce second voyage… »

Elle cherchait ses mots. J’interrogeais son regard, déjà inquiète. Était-elle tellement malade ? « Tu ne t’es pas démenée pour rien, ne t’inquiète pas. Nous allons juste devoir le reporter. » J’étais vraiment déçue, je ne pus m’empêcher de demander :

« De combien de temps ? »

La réponse ne m’éclaira pas :

« Je ne sais pas vraiment, plusieurs mois, c’est certain. Maximum deux ans. »

Je restai sans voix. Deux ans ! Mon air ahuri l’obligea à continuer.

« Aïla, je suis… enceinte. »

Bloquée, estomaquée, sonnée, statufiée, je sentais la chaleur monter en moi, ou le froid, je ne sais même plus. La tête obstinément baissée, le regard figé sur mes deux pouces croisés sur la table pas très nette du pub, une algue envahissante grimpait depuis mon estomac et me paralysait. Dans une réaction de survie, je me levai précipitamment, manquant de renverser la lourde chaise et ouvrit la porte à battant. Un rideau d’eau gelée s’effondra aussitôt sur ma tête nue et mes épaules. Je n’en avais cure. Je marchais au hasard, le visage ruisselant.

Quand je rentrai au bateau cette nuit-là, on était déjà passé au jour suivant. Je quittais mes vêtements trempés et m’affalai sur ma couche, remontant la couverture jusque sous mon menton pour tenter de réchauffer mon corps congelé. J’entendis ma mère entrouvrir la petite porte de la cabine où elle dormait avec Vincent. Je fermai les yeux.

Le lendemain, quand je me réveillai, Vincent était à la barre, nous avions repris la mer. Mutique, je passai la journée recroquevillée dans tous les coins possibles du petit bateau. La promiscuité ne m’avait jamais autant pesé.

Le retour nous prit cinq jours.

Je n’en revenais pas, comment Mahia avait-elle pu me faire un truc pareil ? Je l’avais évitée autant que possible, ne lui parlais toujours pas et restais très laconique avec Vincent. Depuis plusieurs années, notre quasi autarcie, notre trio fonctionnait plutôt bien. Comment avait-elle peu prendre le risque de nous imposer un tel déséquilibre ?

Une semaine après, à force de tourner en rond (mon corps dans la maison et le jardin, et mes pensées dans mon esprit), je finis par accoucher …Oh non ! le mot était pour le moins mal choisi !!... Par concevoir – non, pas terrible non plus dans ces circonstances !! Bref, disons plutôt qu’une idée a germé au milieu de mes pensées qui, comme je l’ai déjà dit, tournaient en rond dans ma tête. Hors de question que cette bestiole en gestation dans le ventre de Mahia pourrisse à ce point ma vie. J’allais repartir vers le Nord, seule. Après tout, je m’en sentais largement capable après ce tour du monde à trois.

Une autre semaine s’écoula avant que je ne dépose un courrier dans le salon à minuit, veille de mon départ. Aucun des deux futurs parents de celui qui me poussait à fuir ne se rendit compte de mes préparatifs, trop occupés qu’ils étaient à préparer la maison pour accueillir un habitant supplémentaire.

Si seulement ils savaient qu’ils faisaient cela pour rien. Cet envahisseur n’aurait qu’à s’accaparer ma chambre, définitivement libérée. Le voilier était bourré de mes affaires et de provisions. Je partirais le lendemain à l’aube.

Mais rien ne pouvait jamais se passer comme prévu. Levée pourtant bien avant les premières lueurs du jour, je trouvai Mahia assise sur la banquette à côté de la porte de ma chambre, la lettre que j’avais déposée cette nuit ouverte dans ses mains. Ce n’était pas ainsi que j’avais envisagé les choses. J’évitais son regard et je fuyais.

« Aïla, chérie… »

Machinalement, sa voix stoppa ma main sur la poignée de la porte d’entrée. Je ne me retournai pas.

« Je comprends, c’est compliqué, cette nouvelle nous chamboule tous. Je te demande pardon, ce n’était vraiment pas prévu. Mais je sais que tu n’es pas encore prête à entendre tout cela. Je t’ai écrit moi aussi une lettre. Je voudrais que tu l’emportes avec toi. Tu la liras quand tu te sentiras prête. Ton départ m’attriste profondément mais j’ai confiance en toi. Tu es forte, et je suis fière de toi. N’oublie pas de donner des nouvelles à ta vieille mère, s’il-te-plait… »

Sa voix avait faibli. Elle s’approcha et glissa la lettre dans mon sac à dos. Je sentis sa main sur la mienne, elle appuya pour ouvrir la poignée, m’embrassa longuement sur la joue gauche et posa sa tête quelques instants sur mon épaule immobile. Je tirai la porte et me jetai dans l’air frais matinal. Une boule roulait dans la gorge. Je sentis longtemps son regard posé sur moi. Je refusai de céder à la tentation de me retourner.

Je signai là la fin de mon enfance. Elle avait été longue finalement ! Une fois les côtes françaises hors de ma vue, je me sentis bizarrement soulagée, tellement libre.

Je ne sais quelle force m’a poussée à filer vers l’Irlande. Peut-être la météo, ou pour éviter de voir trop longtemps les côtes de la Grande-Bretagne qui s’était transformée en la patrie de ce que j’appelais l’AAEF, à savoir « l’annonce de l’arrivée de l’envahisseur familial ». Ou bien était-ce le souvenir de mon premier long voyage avec Vincent et Mahia (j’avais du mal à dire « ma mère » depuis La nouvelle d’Edimbourg). A moins que ce ne soit l’envie de retrouver mes racines du côté de mon père. Cette dernière option semblait la plus vraisemblable. Je n’étais pas ce qu’on appelait une aventurière née, et commencer mon périple solitaire par un trajet déjà expérimenté et une terre vaguement connue m’était sans doute apparu comme rassurant.

Je suis finalement restée six mois chez Cristina et Fabio. Le pays étant en proie à une grave crise depuis la dislocation de l’Union Européenne duquel ils avaient été de fervents défenseurs jusqu’au bout, ils décidèrent de m’accompagner dans un fabuleux tour d’Irlande. Ainsi, disaient-ils, je risquerai moins de problèmes. Fuyant les villes souvent peu entretenues et risquées, nous avons pris tous les bus possibles du pays pour visiter une ribambelle de petits villages, parcourir les landes et les côtes européennes les plus à l’ouest si l’on excluait celles d’Islande. Ce fut une belle découverte tant du pays que de mes grands-parents. Ils se chargèrent d’envoyer des nouvelles en France, ce qui m’en dispensait. Peu à peu, je m’étais apaisée mais je n’étais pas encore prête. La lettre de ma mère était toujours enfouie au fond de mon sac.

Au printemps, je décidai qu’il était temps de tester la véritable solitude et quittai l’Irlande pour les sauvages îles Ferroé. Les tunnels reliant certaines des îles n’étaient plus empruntables, détruits ou non entretenus, mon bateau se révélait donc précieux pour les parcourir. A terre, je visitai majoritairement à pied, avec mon sac à dos et une petite tente pour dormir à l’abri du vent.

Daneùark

Pays bas régime politique qui ne convient pas

Gros Pb perso avec Russie en pays blates, mer baltique

Donc revient vers Norvège


Le voilier filait sans entrave sur la mer du Nord.



les-zones-les-plus-dangereuses-a-la-navigation

Elle partira avec un bateau jusqu’en Norvège…

Guerres, satellites dézingués, plus de réel réseau, désinformation, conflits qui durent, immigration…

Sa mère enceinte, grossesse tardive dnc ils ne suivant pas jusqu’au bout.

A 20 ans, part de son pays invivable. Monte vers le nord, en voilier, évite les tempêtes… Se retrouve dans un fjord, au fond duquel elle trouve une ville refuge, inconnue des cartes et des états, fondée par des femmes, peu d’hommes, ceux qui acceptent de vivre là


Elle s’y installe pour écrire, raconter le monde de l’aurore du troisième millénaire, tombé dans les ténèbres à peine éclot.