Calli talk:2045

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Ancienne version

Depuis les hauteurs où ont été construites des habitations collectives, Paolo et Aline se préparent pour rejoindre leur travail. Paolo, toujours prévenant : Aline vérifie avant ton départ que l’éclairage arrière de ta patinette fonctionne, il me semble qu’il ait des défaillances. N’hésite pas à me demander de venir pour te dépanner. Ah ! et aussi n’oublie pas notre réunion de l’assemblée citoyenne de 18h00. Aline, jeune femme au regard volontaire, habillée d’une combinaison la recouvrant entièrement, faite de ce nouveau textile assurant une protection efficace contre les intempéries, s’apprête à rejoindre la crèche associative qui l’emploie.

La recommandation de Paolo est la conséquence de son observation du brouillard qui emballe la ville d’Egaya donnant des difficultés à l’aurore pour s’affirmer. Le soleil ne parvient pas encore à éclairer et réchauffer cette vallée étroite au fond de laquelle coule la Viensch. Ce cours d’eau gonflé par les pluies et les eaux d’exhaure des mines de fer dont les galeries parsèment les coteaux. Ces coteaux recouverts de forêts denses. Surprenant dans ce lieu où se mêlent habitations et monstres d’acier dont les plus imposants sont de hautes tours d’où coule toutes les quatre heures à 1 200 degrés l’acier issu du minerai de fer fondu par le charbon extrait des sols bien plus en aval.

Cette industrie rythme vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours sur trois cent soixante-cinq l’ensemble de la nature.

Elle ne s’arrête pas. Les hauts fourneaux ne le peuvent pas.

Du minerai de fer au charbon, transportés par un réseau ferroviaire interne aux usines, dépose ces richesses au pied des tours pour sa transformation. Ces mêmes transports emmènent les lingots d’acier vers les laminoirs pour devenir tôles , fils, poutrelles, rails.

Tchukutchu, tchukuchu, tchukutchu, bam, boum, pfuttttt fruit de l’air injecté dans les brûleurs des hauts fourneaux….. Les monstres rugissent, soufflent, crachent, tout est emporté par les vents et ainsi rappeler aux habitants que le repos permis doit bénéficier à la production de l’acier. A cela s’ajoutent des odeurs, difficilement définissables, générées par la cohabitation de l’eau et du fer chaud enjouées par des coups de vent.

Toute cette ambiance à laquelle on ne porte plus attention au bout d’un moment, habitués à vivre aux portes de l’usine. Toute cette musique avait aussi ses lumières : oranges, jaunes, grises transparentes, ces fumées en farandoles autour de cette cathédrale de feu, ce décor fruit du labeur ouvrier.

La ville est dans l’usine, l’usine dans la ville. Ce n’est pas une lutte entre l’une et l’autre, mais des choix nécessaires pour produite ce fer très utile pour les transports, pour la reconstruction des bâtiments et ouvrages d’art. Les habitations entourent l’outil de production contrairement au passé où elles se regroupaient sous la protection de l’église.

Un choix nécessaire pour accueillir la main d’œuvre indispensable à la production.

Des femmes, des hommes, des familles venant de régions complètement sinistrées et dont les pollutions ne permettront pas avant longtemps d’y vivre. La reconstruction demande de plus en plus de bras. L’absence de robots pour ce type d’industrie, consécutive à la destruction de beaucoup de sites éoliens, solaires et nucléaires, limite la production électrique indispensable pour leur fabrication.

Si les quelques habitants du secteur ont assuré une partie de ce travail, cela n’est pas suffisant. Les paysans recrutés dans les campagnes travaillent occasionnellement aux périodes de leur choix, tout en gardant leurs fermes dont des robots ont pris la main sur les travaux quotidiens à réaliser.

Aujourd’hui, avril 2045, la ville renaît de ces cendres après le conflit mondial qui a opposé différents pays sur l’ensemble de notre planète. Conflit qui a connu son terme, il y a six ans.

Les survivants ont entrepris de reconstruire un monde meilleur, si tant est que la mémoire des Hommes ne s’estompe pas comme nous le constatons tout au long de notre histoire. L’histoire ne se répète pas, c’est l’homme qui n’apprend rien.

Egaya retrouve l’ambiance trépidante, dense, animée, dynamique de cette époque que l’on appelait « les trente glorieuses » au XXe siècle. La population composée de fils, filles, petits-enfants, de tous ceux qui les ont précédés sont dans l’effort, la réflexion, l’action pour mener ce même projet qu’au vingtième siècle : construire un autre avenir avec les enseignements de l’apocalypse qui a balayé notre planète.

La solidarité renaît après que l’individualisme ait fait des ravages dans nos sociétés. Les technologies de l’information et de la communication, l’intelligence artificielle, accentuant la fracture numérique et sociale, ont été une des causes de la troisième guerre mondiale.

La démocratie, malmenée, dévalorisée pour le plus grand bénéfice de ceux qui sont à l’origine de l’apocalypse. La démocratie est en chantier. Un projet commun, un idéal commun. La démocratie est en danger quand elle n’a plus de projet commun.

Pas cette démocratie qui consistait à donner un mandat tous les cinq ou six ans à des élus municipaux, départementaux régionaux et nationaux. La vie démocratique demande une attention permanente des citoyens.

La constitution adoptée par les citoyens en 2040 a fondée la sixième République instituant un régime mono caméral, il n’y a plus de Sénat ni de conseils régionaux. Il y a des élus pour les bassins de vie validés en 2040, des élus départementaux et des élus nationaux chargés de légiférer et contrôler réellement l’action du gouvernement chargé de mettre en œuvre les décisions politiques émanant des citoyens.

Ils représentent le peuple avec un mandat impératif issu des concertations citoyennes instituées par la loi à l’échelle d’un bassin de vie.

Ainsi sont analysés, débattus les changements climatiques, sujets indispensables à l’existence de la nature dans son ensemble, les êtres humains étant membres à part entière de la nature.

L’habitat, devra en tenir compte avec un confort satisfaisant les attentes des habitants.

Les enfants referont la vie. Cette certitude a engagé la communauté en construisant les bâtiments pour leur accueil. Crèche et écoles. Sans oublier les lieux de rencontres culturelles pour que l’ère nouvelle en devenir ne se transforme pas en servitude.

Paolo, cheveux courts à la militaire, front haut, regard direct qui en impose est une personne de confiance et travailleur. Séduisant, ce qui facilite sa mission confiée par la communauté de parcourir le territoire de la ville, rencontrer les habitants, les associations et rendre compte à l’administration de l’assemblée citoyenne afin de préparer les travaux de cette instance. Tâche complexe parce que les êtres humains sont toujours des êtres humains avec tous leurs travers.

Cependant Paolo constate que la raison l’emporte. Entrons-nous dans l’âge de la pensée libre, où l’Homme pense par lui-même ?