Doc:W ou le souvernir d’enfance (Georges Perec)
- → W ou le souvernir d’enfance (Georges Perec) (Gallimard, 1993) (paru en 1975)
W ou le souvenir d’enfance est divisé en deux parties.
Chacune de ces deux parties est divisée en deux récits parallèles : de courts chapitres écrits en romain alternent avec d’autres écrits en italique.
En résumant très brièvement, on pourrait dire que le récit en romain des deux parties est une autobiographie qui se cherche tandis que les deux fictions (apparemment distinctes d’une partie à l’autre) écrites en italique racontent métaphoriquement ce qui ne parvient pas à se dire dans l’autobiographie.
Le titre[modifier]
W est à la fois :
- la première lettre du patronyme Winckler porté par un enfant disparu de la première fiction et usurpé par son narrateur ;
- le titre de la fiction écrite par le narrateur de l’autobiographie (manifestement Perec lui-même) ;
- le nom de l’île des Sportifs de la deuxième fiction ;
Le souvenir d’enfance — et non souvenirs — signale qu’il ne sera question que d’un souvenir, ce qui exclut la succession de souvenirs, le plus souvent incertains, racontés dans l’autobiographie. Il s’agit probablement de W comme le ou l’indique. Quel W, cela nous renvoie aux trois significations envisagées plus haut.
La structure[modifier]
- Pourquoi deux parties ?
La réponse paraît assez simple concernant l’autobiographie : dans la première partie, l’enfant Perec ne se souvient pas de la période passée avec ses parents, notamment sa mère qu’il perd à la fin de cette partie ; dans la seconde, il creuse son passé, recherche ses origines).
Concernant, les deux fictions, on pourrait penser que chacune occupe une partie. Il reste toutefois un doute qui nous empêche d’affirmer que ce sont deux fictions distinctes car Perec ne nous parle que d’une fiction intitulée W : pas d’autre titre ; il ne dit pas non plus qu’il a repris et transformé complètement son histoire tout en conservant le même titre.
La première partie se termine sur la fiction qui raconte un naufrage en mer au cours duquel on perd toute trace du petit Winckler puis Perec crée cette page blanche ne comportant que trois points entre parenthèses : (...).
La deuxième partie est annoncée après cette page. Perec ne laisse rien au hasard : ces trois points appartiennent bien à la première partie.
On peut trouver logique que la deuxième partie commence, comme la première, par le récit fictionnel. Toutefois, on peut aussi s’étonner que, passant d’une partie à l’autre, on casse le rythme de l’alternance.
Regardons ceci de plus près.
Le chapitre premier et, à la suite, tous les chapitres impairs de la première partie contiennent la fiction W.
La première partie s'achève sur le chapitre XI (impair, donc en italique, la fiction). Logiquement, la deuxième partie devrait s'ouvrir sur un chapitre XII en romain (l'autobiographie) pour respecter l'alternance. Or, le chapitre XII est aussi en italique. Perec casse volontairement son propre rythme pour nous prouver qu'il n'y a pas deux fictions distinctes, mais une seule fiction qui passe d'une partie à l'autre.
Ainsi, la page des trois points signale qu’il s’est passé quelque chose entre l’enfant Winckler disparu en mer (ou peut-être abandonné dans quelque port) et la visite de l’île W par le narrateur de la fiction mené sur cette île « par la mission qui lui a été confiée » (à savoir, trouver le petit Winckler).
Et là, on ne peut toujours pas attribué au hasard le patronyme commençant par W et le nom de l’île.
On ignore combien de temps s’est écoulé entre la fin de la première partie et le début de la seconde. Le petit Winckler a pu grandir et être celui qui a créé ce dur monde de Sportifs, blessé par l’abandon de ses parents, comme le petit Hitler, blessé par la mort de sa mère ou/et par les échecs répétés d’accès à une carrière artistique, a construit l’idéologie nazie dont l’île W est une métaphore évidente.
Nous n’en savons rien mais rappelons-nous le Winckler de La vie mode d’emploi qui piège Bartlebooth en créant un puzzle qui peut être reconstitué de plusieurs façons comme on peut interpréter les œuvres de Perec de différentes manières.
Les fameux trois points nous disent finalement : là, il se passe quelque chose, à vous de l’imaginer.
- La troisième partie supprimée
Perec a justement écrit une troisième partie qui liait l’autobiographie à la fiction mais il l’a effacée. Au lecteur de faire son boulot de lecteur. Lui n’est que l’écrivain.
L’autobiographie[modifier]
Une autobiographie qui commence par « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » pourrait s’intituler L’autobiographie impossible, surtout quand elle est truffée de : « je n’ai aucun souvenir de... », « il me semble que... », « je crois que... », « J’imagine plutôt que je ne revois... » , « je ne sais pas comment...», « je suppose que... », « je ne garde aucune image de... », « mon souvenir exagère à l’excès... », « ce souvenir n’est pas validé par les témoins »... Il a même un souvenir très net d’un événement entièrement inventé. Il annote aussi ses souvenirs afin d’en souligner l’improbabilité. Quelques souvenirs font surface mais ils sont incomplets (par exemple, il a été puni mais il ne se rappelle pas en quoi consistait la punition).
Néanmoins, Perec passe en revue tous les moyens d’appeler des souvenirs d’enfance :
- les lieux (une rue où l’on a habité);
- les photos (des paysages où des personnages qui “nous disent quelque chose” ;
- les objets (un jouet);
- les événements de l’époque (la guerre, le maquis, l’annonce de la capitulation du Japon);
- les marques laissées sur le corps (une lèvre abîmée par un bâton de ski, une piqûre d’abeille) ;
- les choses apprises (pratique du ski);
- les lectures (Le tour de France d’un petit Parisien) ;
- un lieu de mémoire (expo sur les camps de concentration).
- ... et enfin, l’écriture mais elle est un paradoxe : qu’écrire si l’on ne se souvient de rien ?
Finalement, le non souvenir pose question et l’écriture se pose comme réponse :
Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenchée) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes. (W 8)
Comment le dire ? Par la fiction ?
La fiction[modifier]
Étant entendu qu’il y a une fiction, et une seule, en deux parties, on aura compris que, le narrateur, missionné pour rechercher le petit Gaspard Winckler, se retrouve à un moment donné sur l’île W. Lui, le narrateur qui n’est pas l’auteur, peut décrire les usages et les lois cruels de ce monde inhumain.
- Un monde conçu autour du Sport, sport auquel les nazis accordaient une importance fondamentale.
- Une île où ne vivent que des Blancs dont une majorité d’Anglo-saxons. Comment ne pas penser à la race aryenne, supérieure dans l‘idéologie nazie.
- La compétition, plus que le sport en soi, y est le leitmotiv. Ils sont animés par une soif de la Victoire, tels les nazis déclarant la guerre au monde entier.
- Les athlètes sont nommés en fonction de leurs exploits, les perdants étant désignés par des sobriquets. Perte d’identité des Juifs sous le régime nazi.
- On humilie et sous-alimente les vaincus. Les camps de concentration ne sont plus très loin.
- On pratique des violences extrêmes, inimaginables pour cerveau humain.
- Les femmes non éliminées à la naissance (on en garde une sur cinq) et enfermées dans une gynécée doivent subir les Atlantiades
Au cours des Atlantiades, les hommes nus courent après des femmes dénudées et les violent quand ils les rattrapent.
- Les Atlantiades ne sont pas seulement une manifestation de violences à l’égard des femmes mais aussi, les chasseurs étant plus nombreux que les proies, l’occasion pour les hommes de s’entre-tuer. Quelquefois, elles donnent lieu à des alliances, les vainqueurs pouvant se partager les femmes. Toujours, elles suscitent un engouement de la foule et les autorités ferment les yeux sur les irrégularités qu’elles entraînent.
- Les enfants sont livrés à eux-mêmes jusqu’à l’âge de quinze ans, âge auquel les filles rejoignent la gynécée, les garçons subissent une dure préparation au noviciat de sportif. Novices, ils deviendront l’esclave (tâches ménagères, service des repas, entretien de l’équipement, soumission sexuelle...) d’un sportif plus âgé qui le protégera.
- Les Athlètes peuvent devenir Officiels suivant certaines règles complexes. Mais ceux qui ne le deviennent pas,
que l’on appelle les mulets, n’ont aucun droit, n’ont aucune protection. Les dortoirs, les réfectoires, les douches, les vestiaires leur sont interdits. Ils n’ont pas le droit de parler, ils n’ont pas le droit de s’asseoir. Ils sont souvent dépouillés de leur survêtement et de leurs chaussures. Ils s’entassent près des poubelles, ils rôdent la nuit près des gibets, essayant, malgré les Gardes qui les abattent à vue, d’arracher aux charognes des vaincus lapidés et pendus quelques lambeaux de chair. Ils s’amassent en grappes compactes, essayant en vain de se réchauffer, de trouver un instant, dans la nuit glaciale, le sommeil.
Conclusion[modifier]
W représente bien l’enfer créé par le régime nazi :
Immergé dans un monde sans frein, ignorant des Lois qui l’écrasent, tortionnaire ou victime de ses compagnons sous le regard ironique et méprisant de ses Juges, l’Athlètes W ne sait pas où sont ses véritables ennemis, ne sait pas qu’il pourrait les vaincre et que cette Victoire serait la seule vraie qu’il pourrait remporter, la seule qui le délivrerait. Mais sa vie et sa mort lui semblant inéluctables, inscrites une fois pour toutes dans un destin innommable.
Cette citation du chapitre fictionnel 36 suit le chapitre autobiographique 35 où, revenu à Paris, Perec visite une exposition sur les camps de concentration :
Je me souviens des photos montrant les murs des fours lacérés par les ongles des gazés et d’un jeu d’échecs fabriqué avec des boulettes de pain.
- Notons que la mie de pain est utilisée par les Sportifs de W (chap. 36)
La phrase est écrite dans le même paragraphe où il se souvient avoir découvert qu’il existait des métros aériens.
Ainsi, en minimisant ce souvenir mis sur le même plan qu’un autre des plus anodins, Perec démontre que la fiction seule peut exprimer l’indicible. Cette exposition est en effet LE souvenir puisque sa mère a été déportée. Comment ne pas penser que ce sont les traces de ses ongles qu’il voit sur les photos ?
Sa mère porte d’ailleurs le même prénom que la mère du petit Winckler qu’il recherche. On arrive à reconstituer le naufrage au cours duquel c’est elle qui a subi la mort la plus terrible :
... lorsque les sauveteurs chiliens la découvrirent, son cœur avait à peine cessé de battre et ses ongles en sang avaient profondément entaillé la porte de chêne. (chap. XI)
Au chapitre autobiographique 8,
Il ne se souvient pas mais il sait, il sait pour sa mère qui « mourut sans avoir compris »